Ma Suisse à moi

Le pays de la montagne

Cervin





Nul doute, les fées se sont penchées sur mon berceau pour m’offrir deux pays : la France, mon pays de naissance et la Suisse, mon pays d’adoption où ma vie d'adulte s’est déroulée en grande partie.

Comme dans les meilleurs contes, une fée de fort méchante humeur devait aussi rôder alentour car mes amours ont été bien mouvementées. J’aurais pourtant souhaité vivre jusqu'à la fin de mes jours avec le séduisant jeune homme rencontré dans mes tendres années.





Il était angevin et, pour ses beaux yeux, j’ai quitté mon travail à Rouen pour aller le rejoindre sur les rives du lac de Neuchâtel en vue de notre mariage à l'automne 1965, après avoir fait mes adieux à mes collègues et reçu des cadeaux ! A mon arrivée, il m'a annoncé qu'il ne pouvait plus m'épouser.


Neuchâtel


Que faire ? Rester sur place ? D'un côté pratique, ce n'était pas possible. Il m'a reconduite dans ma Bretagne natale. Mes parents, pendant les deux longs mois passés à la maison, me voyant sombrer dans une infinie tristesse, se sentaient démunis pour me sortir de ma léthargie amoureuse.

C'est alors qu'IL m'écrivit pour me dire que le mariage était repoussé de quatre mois. Mes parents, craignant pour mon avenir à l'étranger cédèrent pourtant à ma demande d'aller le rejoindre. Munie de l'autorisation paternelle de sortie du territoire - la majorité étant en 1966 de 21 ans en France -, je suis partie allègrement à la rencontre de l'élu de mon cœur mais aussi, sans le savoir, du pays qui allait devenir le mien.

Toutefois, peu de temps après ma seconde arrivée - comme au théâtre - il m'a à nouveau annoncé que notre mariage ne se ferait pas... et quelques mois plus tard nous nous sommes quittés ; beaucoup de chagrin à la clé. L’idylle n’a donc pas duré et dès lors mes amours n’ont plus été que suisses.

Je suis quand même restée plus de deux ans à Neuchâtel que j'ai fini par quitter avec un infini regret mais mon chagrin était trop grand pour rester sur place ; de plus, la pratique de l'anglais me manquait car mon travail ne l'exigeait pas du tout. A Paris, je trouverais du travail sans coup férir, en attendant de devenir hôtesse de l'air comme j'en rêvais. J'ai passé le concours d'Air France... mais un Suisse rencontré avant mon départ est resté en relation épistolaire avec moi. Il était parti jusqu'en Inde, sac au dos avec un ami ; c'était alors dans l'air du temps. Il me proposait le mariage à son retour avant de repartir avec moi dans des conditions similaires mais pour un voyage plus lointain. J'ai cédé au mirage.

Mon premier mari donc, originaire de Genève et Billens/FR m'a offert sa nationalité en même temps que son engagement. Je ne voyais pas la portée de ce cadeau - car c'en était un en définitive -, ayant vécu à Neuchâtel avec un permis de travail sans difficulté aucune. J'ai accepté cette nationalité car je conservais la mienne que je n'aurais pu ni voulu renier. Toutefois, je me disais que c'était un honneur que je ne méritais d'aucune façon. Je me suis engagée dans un voyage qui allait être celui de ma vie au niveau de la distance parcourue. Après les formalités d'usage, nous avons obtenu un visa pour aller travailler en Australie. Mariés en mai 1969, sac au dos en septembre, nous fîmes de l'auto-stop au départ de Martigny sur la route du Grand-St-Bernard, par une belle matinée d'automne comme je les aime : air froid et sec, ciel d'un bleu limpide.

Au programme, la traversée de nombreux pays en auto-stop, en bus, en train et en avion en route vers l’Asie avant de toucher au but. Du nord au sud, de Darwin à Melbourne, en passant par Alice Springs et Adélaïde, nous avons travaillé tour à tour comme serveurs dans un restaurant chinois puis cueilleurs d'oranges - à choisir une à une sur l'arbre selon leur degré de maturité (!) - et enfin comme vendangeurs pendant cinq semaines sur le même vignoble, à la terre rouge et fine comme du sable, ne produisant du raisin que pour le faire sécher... nous avons donc bu du thé ! Nous avons finalement exercé notre métier à l'aéroport de Melbourne ; lui transitaire et moi secrétaire.

Souhaitant symboliquement faire le tour du monde, après 18 mois d'aventures, nous sommes rentrés à bord du paquebot l’Ellenis battant pavillon grec. Le voyage dura cinq semaines avec des escales à Wellington, Papeete, traversée du canal de Panama, puis New York et enfin Southampton. Nous avons atteint le Havre par une ligne régulière. A notre retour en Suisse, nous avons vécu à Vevey /VD deux ans puis nous sommes montés vivre à Ravoire à 1100 m d’altitude en Valais où le glas de notre aventure en couple sonna. Vivre à la montagne de façon permanente était pourtant mon idéal mais…

…vint un amant valaisan que je qualifiai bien souvent de merveilleux. Ce fut la passion et nous conçûmes un enfant. Il n’a vécu qu’en mon sein ; l'homme m'ayant abandonnée en cours de route, c’est à Rouen, entourée de ma famille, que je suis allée donner vie à ce petit être que l’aventure humaine n’a pas semblé tenter. Son cœur, fatigué par les efforts de la descente ici bas par l'étroite issue que nous devons en grande majorité emprunter pour voir le jour, ne lui a permis ni de rencontrer mon regard ni d’en jeter un sur le monde… me laissant, seule, à un profond chagrin accompagné d’une tout aussi profonde désillusion sur la vie en couple.

Suivit enfin la pérennité, mais pas la facilité, avec mon second mari originaire de Chavornay /VD, né à Lausanne, d'une mère pasteur - et ceci a son importance pour la différence de culture - et d'un père architecte, rencontré à l’Amicale des Bretons de Genève. La toute première fois que je le vis lors d’un Fest-Noz à Onex /GE, il jouait de la cornemuse et je me suis parfois demandé si j'avais eu le coup de foudre pour la cornemuse ou pour le sonneur… mais de notre union naquirent quatre enfants. Le doute n’est donc plus permis !

Nous






Nos trois aînés vivent en Suisse avec notre petite descendance alors que notre dernier-né, attiré par la marine, vit dans un port de la mer Baltique où retentit parfois le son de la cornemuse dont il est le digne héritier.

Dire que mes liens avec la Suisse sont bel et bien de l’ordre de l’amour, humain mais aussi du pays, n'est pas exagéré !





Née en 1945 à Brest, préfecture maritime du Finistère à l'extrémité ouest de la Bretagne, j’ai montré tôt le goût de l’aventure et la soif de voyages. Habituée à de fréquents changements de maisons, d’écoles et d’horizons en raison des mutations d'un père militaire, la vie m'a semblé pouvoir changer du jour au lendemain en tout temps. Lors du passage de bateaux au port de Lorient, des marins dont nous ne comprenions en général pas la langue étaient reçus chez nous ; cela m'a donné le goût d'inviter de parfaits inconnus dans notre intimité... avec quelques surprises parfois !

Audace, intrépidité et témérité ont été mes attributs de jeunesse et il en est bien resté quelque chose à l’âge adulte. Peu faite pour obéir à la hiérarchie, j'ai osé prendre la voie du changement à mes risques et périls. Mon métier m'a toujours permis de gagner ma vie ; je serais incapable de faire une liste des postes occupés tant il y en eut grâce au travail intérimaire qui laissait autant de liberté à l'employeur qu'à l'employée.

Née dans le nez de l’Europe, c’est le nez au vent que j’ai parcouru les lignes bien sinueuses de ma destinée, sans ambition d'aucune sorte, telle une samare mais pour de plus fréquents et plus longs voyages !

Mon contact professionnel avec la Suisse s’est noué à Neuchâtel. Mon premier employeur, fribourgeois, était agent général d'une compagnie d’assurances ayant son siège à Genève. Il est allé tout exprès à Berne pour activer le dépôt de ma demande de permis de séjour et de travail. Le 1er février 1966, soit moins d'un mois après mon arrivée, je commençais mon parcours professionnel en Suisse en toute légalité.


Berne


Grâce à ce patron paternaliste, j’ai retrouvé la montagne lors de ma première virée avec sa famille au lac Noir dans le but de tester mon endurance pour accompagner la classe de son fils de dix ans en randonnée pédestre. S’ensuivit une superbe sortie d’une dizaine de jours dans l’Oberland bernois où, après avoir gravi le Faulhorn, je fis une chute vertigineuse qui aurait pu m’être fatale. J'en ai gardé des cicatrices mais aussi le souvenir ébloui de la région et particulièrement du panorama offert depuis la Schynige Platte qui l'a emporté sur celui traumatisant de l'accident.

Enfant, j'avais découvert la montagne en colonie de vacances et deux mois en Savoie en été m'avaient sans doute fait sceller un pacte avec elle au niveau de l'âme. Entendons-nous bien, je suis une cueilleuse de fleurs sauvages, une randonneuse, à peine une skieuse et pas du tout une alpiniste.

La vie en Suisse et mes premiers contacts avec les Neuchâtelois m’ont d’emblée enchantée. Tout y était simple et bien organisé trouvais-je. Que d’éloges sur ce pays ma famille et mes connaissances n’ont-elles pas entendus au fil des décennies passées !

Je me suis parfaitement intégrée à la vie locale en faisant partie de la Société suisse des employés de commerce (SSEC). Nous faisions des sorties dans le Jura et je suis allée contempler le lever du soleil depuis le Chasseral après avoir dormi sur place. Je me suis familiarisée avec la torrée et, pour rester dans les habitudes culinaires, c'est à La Chaux-de-Fonds que j'ai partagé ma première fondue dans une ambiance fraternelle, chacun trempant son pain dans le même caquelon. Mes collègues de bureau m'y avaient conduite pour suivre le seul match de hockey dont j'ai été spectatrice. Ambiance bien particulière dans les gradins de la patinoire ; le schnaps circulait entre nous pour nous réchauffer. Absolument non avertie, je fis rire mes amis en m'étonnant de voir plusieurs pucks poussés à toute vitesse lors de l'échauffement. Je fus rassurée de savoir qu'un seul puck resterait sur la surface de jeu pendant le match !

Neuchâtel étant bâtie sur un coteau, les soirs d'orage voyaient les gens à leurs fenêtres, ce qui m'étonnait beaucoup car là d'où je viens nous avons tendance à nous replier à l'intérieur par un tel temps. Et puis ce lac baignant la ville et la vue des Alpes restent des images inoubliables. Pour clore ce chapitre, se présente à mon esprit la Fête des vendanges du vendredi soir au dimanche soir avec le cortège de magnifiques chars fleuris. Le lundi matin, lorsque j'allais au travail, la ville était entièrement poutsée ; seulement des confettis se trouvaient encore collés de ci de là. Le nettoyage si rapide faisait mon étonnement.

marianne





Début des années septante, un journaliste, dans les tribunes,
a pris mon appareil photo et en a tiré une seule que voici !






Conquise par la Suisse, je le fus par ses paysages de toute beauté bien sûr mais aussi par les amitiés tissées dans les cantons romands où j’ai travaillé de nombreuses années. Après Neuchâtel, il y eut Genève puis les cantons de Vaud et du Valais avec des allers et retours dans ces cantons au fil de mes amours.

Je n’ai jamais vécu dans le canton du Jura que j’ai pourtant vu se former en participant aux festivités précédant sa naissance et je n’ai découvert la vie dans le canton de Fribourg qu’en 2004, en résidence secondaire.

christ





Catholique de naissance, l’accueil d’un Christ aux bras largement ouverts en signe de bénédiction m’avait semblé de bon augure. J’allais pourtant y vivre une désillusion de plus, étonnante à plus d'un titre, étant chassée du district de la Veveyse sans ménagement par des responsables dont je n’ai pas encore compris la pleine motivation.

Nous pouvons toujours entrer en Suisse et en sortir à notre guise mais si les édiles locaux avaient encore l’apanage du bannissement, ils en auraient certainement fait usage pour ne plus jamais nous revoir.




Depuis début 2014, nous vivons un cauchemar qui s'éternise mettant tour à tour en scène plusieurs acteurs de la justice fribourgeoise où notre façon de nous exprimer en français ne fait pas écho.

Mais réjouissons-nous car la situation ne peut empirer. L’avenir nous réserve sûrement encore beaucoup de joies et l’espérance me tient debout et me fait agir avec une belle opiniâtreté.

Je m'interroge. Mes parents ont-ils eu la prémonition que je vivrais à l'étranger des aventures désagréables, voire dangereuses ? La menace de la prison en Suisse pèse sur moi jusqu'en novembre 2021 si j'ose mettre à exécution mon intention de témoigner... après que nos biens nous aient été volés par une voie manifestement illégale approuvée par les tribunaux.

S'ils vivaient encore, mes parents clameraient : "Nous te l'avions bien dit, Marianne, qu'entrer à la Royale en tant que marinette à Brest était plus sûr que de partir à l'aventure hors de nos frontières. Au moins serais-tu restée en sécurité dans ton pays" !

Après avoir fait partie de l’Amicale des Bretons de Genève, nous faisons partie depuis l'automne 2013 de l’Amicale des Suisses de Bretagne. Une inversion que nous n’avions pas du tout prévue.


PlumeTexte et mise en page de Marianne - photos du Cervin et du Christ d'Attalens -

Photos de fond d'écran, de Neuchâtel et de l'Aar à Berne de notre fils aîné.